Territoire Borari : victime de son succès ?

Alter do Chao vue aérienne
Vue aérienne d'Alter do Chão, territoire Borari

Au cœur de l’Amazonie brésilienne, dans l’État du Pará, à environ 36 kilomètres de Santarém, se trouve Alter do Chão, sur les rives du rio Tapajós.

Forêt amazonienne, Lago Verde, eaux douces et chaudes du Tapajós et plages de sable blanc qui apparaissent lorsque les eaux baissent : ce paysage attire aujourd’hui des visiteurs venus du Brésil et du monde entier.

Et sa renommée dépasse largement les frontières du Pará.

En 2009, le journal britannique The Guardian plaçait Alter do Chão en tête de sa sélection de dix plages remarquables du Brésil, devant des destinations déjà internationalement célèbres comme Fernando de Noronha¹.

La même année, le prince Charles  aujourd’hui roi Charles III s’est rendu à Alter do Chão lors d’un voyage en Amazonie².

Les paquebots internationaux font également escale dans la région. Des centaines, parfois des milliers de visiteurs étrangers peuvent ainsi découvrir Alter do Chão au cours d’une même escale³.

Le petit village amazonien de mon enfance est aujourd’hui connu bien au-delà du Brésil.

Mais derrière cette destination devenue célèbre, un peuple était là bien avant : les Borari.

Cette histoire est aussi celle de mes origines.

Les Borari étaient déjà là

Canoë sur le rio Tapajós au coucher du soleil à Alter do Chão, Pará

Les Borari sont un peuple autochtone du Pará dont l’histoire est profondément liée au territoire où se trouve aujourd’hui Alter do Chão.

Avant de recevoir son nom portugais actuel, la localité était une aldeia Borari, un village Borari. Au cours de la colonisation, la région connut la présence de missions religieuses et, en 1758, reçut le nom d’Alter do Chão, emprunté à une ville du Portugal.

Le nom a changé. Le peuple est resté.

Pendant des générations, les familles ont vécu sur ce territoire sans avoir besoin d’en tracer les limites sur une carte officielle.

On connaissait les chemins, la forêt, les igarapés  ces petits cours d’eau caractéristiques de l’Amazonie , les lieux de pêche, les familles et leurs histoires.

Cette connaissance du territoire se transmettait par la vie quotidienne, la mémoire et la parole.

L’appartenance à ce lieu ne se résumait pas à un document. Elle se vivait.

Je suis née dans le Pará et mes racines sont profondément liées à Alter do Chão. Dans mes souvenirs d’enfance, personne ne ressentait le besoin de prouver quotidiennement son appartenance à ce territoire.

C’était simplement notre village.

Quand la terre devient convoitée

Avec le développement du tourisme et l’arrivée des résidences secondaires, Alter do Chão s’est progressivement transformé.

La terre a pris de la valeur et, avec cette valorisation, une pression s’est intensifiée : la spéculation immobilière.

Des espaces utilisés depuis longtemps par les habitants ont commencé à susciter l’intérêt de personnes et d’investisseurs extérieurs à la communauté.

Une question est alors devenue essentielle :

Comment protéger un territoire vécu et transmis depuis des générations face à des intérêts économiques beaucoup plus puissants ?

Dire « nous sommes d’ici » ne suffisait plus.

Il fallait désormais des cartes, des études, des documents et des procédures administratives.

Pourquoi une démarcation aujourd’hui ?

C’est un point essentiel pour comprendre l’histoire actuelle des Borari.

La revendication territoriale ne signifie pas que les Borari auraient récemment découvert leur identité autochtone. Elle traduit la nécessité de faire reconnaître juridiquement une relation au territoire qui existait bien avant les démarches administratives actuelles.

Les Borari étaient déjà là.

Face aux pressions foncières et à la spéculation immobilière, il est devenu nécessaire de mettre sur le papier ce que la communauté connaissait et transmettait depuis des générations.

En 2025, le peuple Borari et l’Université fédérale de l’Ouest du Pará (UFOPA) ont présenté un Relatório de Autodemarcação da Terra Indígena Borari de Alter do Chão, afin de documenter le territoire et ses limites traditionnellement reconnues⁴.

Le processus de démarcation de la Terre Indigène Borari d’Alter do Chão se poursuit.

Un document ne crée pas un territoire. Mais il peut devenir un outil pour le défendre.

Les femmes, d’une génération à l’autre

Lorsque je pense à l’Alter do Chão de mon enfance, je me souviens particulièrement de la place des femmes dans la vie du village.

Je pense notamment à Dona Luzia Lobato et à Dona Terezinha Lobato, notre Tetê, aujourd’hui disparues.

À l’époque, je n’aurais probablement pas parlé de « leadership féminin ». Je voyais simplement des femmes qui participaient à la vie collective, organisaient, rassemblaient et faisaient avancer les choses.

Aujourd’hui, d’autres femmes poursuivent cette histoire.

Neca Borari, cacique d’Alter do Chão, participe notamment aux mobilisations liées à la défense du territoire.

Lays Uchoa, ma sœur, travaille dans le tourisme communautaire turismo de base comunitária au Brésil, une approche dans laquelle les habitants participent directement à la manière dont leur territoire, leur culture et leur histoire sont présentés aux visiteurs.

L’objectif est également que le tourisme puisse bénéficier davantage à celles et ceux qui vivent sur le territoire.

Dans un lieu confronté à la fois au développement touristique et aux pressions foncières, cette manière d’accueillir et de faire découvrir Alter do Chão prend tout son sens.

Voyager peut alors devenir autre chose que regarder un paysage : écouter celles et ceux qui l’habitent.

L’artisanat, une autre forme de transmission

Les femmes sont également très présentes dans l’artisanat Borari.

Des artisanes comme Cléa Borari, Damiles et Marise Branco continuent aujourd’hui à créer et à transmettre leurs savoir-faire.

L’artisanat représente bien plus qu’un bel objet.

Il peut générer des revenus et contribuer à l’autonomie des familles, mais il permet aussi de transmettre des gestes, des connaissances et des références culturelles.

Derrière une création, il y a des mains, une personne, un savoir-faire et une histoire.

C’est ici que cette histoire rejoint naturellement celle d’Amazonikaa.

Amazonikaa ne fabrique pas ces créations. Notre rôle est de sélectionner le travail d’artisans partenaires au Brésil et de créer un pont entre leurs savoir-faire et le public européen.

Lorsque nous présentons une création Borari, nous souhaitons donc aller au-delà du bijou : raconter, lorsque nous disposons de ces informations, la personne qui l’a créée, les matières qui la composent, les gestes qui l’ont façonnée et le territoire auquel son histoire est liée.

Découvrir les créations de nos artisans partenaires Borari et d’autres peuples autochtones du Brésil. 

Le monde connaît Alter do Chão. Mais connaît-il le territoire Borari ?

Aujourd’hui, les défis ne sont plus les mêmes que lorsque j’étais enfant.

Il faut dialoguer avec les institutions, défendre le territoire, suivre les procédures de reconnaissance, imaginer un tourisme plus respectueux et continuer à transmettre les savoirs et les savoir-faire.

Toute une population Borari participe à cette continuité : des femmes, des hommes, des familles et plusieurs générations, chacun à sa manière.

Certaines personnes appartiennent désormais à la mémoire du village. D’autres poursuivent cette histoire au présent, dans la défense du territoire, le tourisme communautaire, l’artisanat, la culture ou simplement dans la transmission quotidienne au sein des familles.

Et au fond, l’histoire que je souhaite transmettre est assez simple :

Le monde connaît Alter do Chão. Mais connaît-il le territoire Borari ?

On vient parfois de très loin pour ses plages de sable fin, ses eaux douces et chaudes, le Tapajós, le Lago Verde et la forêt amazonienne.

Mais derrière ce paysage, il y a un territoire.

Et derrière ce territoire, il y a un peuple.

Venir à Alter do Chão, c’est aussi entrer sur le territoire du peuple Borari.

Cette plage que l’on photographie, cette forêt que l’on admire, ces eaux dans lesquelles on se baigne ne sont pas seulement une destination touristique.

Elles font partie d’un territoire habité, connu et transmis depuis des générations.

Avant d’être une destination, un territoire est un lieu de vie.

À Alter do Chão, ce territoire porte une histoire et un nom : Borari.

C’est aussi ce qu’Amazonikaa souhaite raconter à travers Héritage vivant : regarder au-delà du paysage, rencontrer l’humain derrière l’artisanat et comprendre l’histoire derrière chaque création.


Sources

1. Alter do Chão et sa reconnaissance internationale
The Guardian, « Brazil’s top 10 beaches », 2009.

2. Visite du prince Charles à Alter do Chão
Folha de S.Paulo, archives consacrées à la visite du prince Charles en Amazonie et à son passage à Alter do Chão, mars 2009.

3. Tourisme international et paquebots
Secretaria Municipal de Turismo de Santarém. Données et actualités relatives aux escales internationales à Alter do Chão et Santarém.

4. Territoire Borari et autodémarcation
Universidade Federal do Oeste do Pará (UFOPA), Relatório de Autodemarcação da Terra Indígena Borari de Alter do Chão, 2025.

Pour approfondir

Suzanny Cunha da Mota, A Associação Indígena Borari de Alter do Chão: os ganhos de autonomia e a resistência no território Borari.

Território ancestral e a resistência feminina do povo Borari de Alter do Chão – Amazônia Paraense.

Les passages consacrés à Dona Luzia Lobato, Dona Terezinha Lobato (Tetê), Lays Uchoa, Cléa Borari, Damiles et Marise Branco s’appuient également sur ma mémoire familiale et ma connaissance personnelle de la communauté.

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