Une culture vivante : quand les matières évoluent avec les savoir-faire

Bijoux indigènes Amazonie

Quand je vous parle de l’artisanat des peuples autochtones du Brésil, vous pensez peut-être aux graines, aux fibres végétales, au bois, aux plumes ou encore aux pigments naturels.

Et c’est assez naturel. Ces matières occupent une place importante dans de nombreuses créations artisanales, notamment celles que je sélectionne pour Amazonikaa.

Mais l’artisanat autochtone ne se limite pas aux matières issues de la nature.

Certains artisans utilisent également des perles de verre, du nylon et même du PVC pour réaliser leurs bijoux et d’autres créations.

Cela peut parfois surprendre et soulever une question : un bijou réalisé avec ces matières est-il moins authentique qu’un bijou composé exclusivement de matières naturelles ?

Pour comprendre, il faut regarder au-delà de la matière et s’intéresser aux personnes qui la travaillent, à leurs connaissances et à leurs savoir-faire.

Une culture ne s’arrête pas à ses matières traditionnelles

Les peuples autochtones du Brésil possèdent des connaissances remarquables de leurs territoires et des ressources naturelles qui les entourent.

Au fil des générations, ils ont développé leurs propres techniques pour sélectionner, préparer et transformer différentes matières.

Mais leurs cultures ne sont pas figées dans le passé. Elles continuent de vivre, de se transmettre et d’évoluer au fil des générations, des rencontres et des transformations de la société.

Les échanges avec d’autres populations ont également apporté de nouvelles matières, de nouveaux outils et d’autres possibilités de création.

Lorsqu’on parle d’artisanat traditionnel, on imagine parfois des pratiques qui seraient restées identiques au fil du temps, comme si le moindre changement risquait d’en altérer l’authenticité.

Pourtant, une culture peut évoluer sans perdre ses racines.

Et dans l’artisanat, cette évolution se retrouve notamment dans le choix des matières, les techniques employées et la manière dont les artisans les associent.

Les perles de rocaille (Miçanga) : une expression culturelle

Au Brésil, on les appelle Miçanga.

Ce terme désigne de petites perles utilisées dans de nombreuses créations, notamment les perles de rocaille en verre.

Ces perles, qui existent dans une grande variété de teintes, de tailles et de finitions, permettent de composer des motifs parfois très élaborés.

Les perles de verre ne sont pas originaires du Brésil. Elles y sont arrivées au fil des échanges avec d’autres populations, puis ont progressivement été adoptées par différents peuples autochtones.

Et c’est là que leur utilisation devient particulièrement intéressante.

Car adopter une matière venue d’ailleurs ne signifie pas nécessairement adopter la manière dont elle était utilisée à son origine.

Chaque peuple peut développer ses propres techniques, ses associations de couleurs, ses motifs et ses usages.

Il n’existe donc pas une seule manière autochtone de travailler les Miçanga. Les créations peuvent être très différentes selon les peuples et les traditions artisanales.

Une matière venue d’ailleurs peut ainsi devenir le support d’une expression culturelle propre aux personnes qui l’utilisent.

Le nylon constitue un autre exemple de cette évolution.

Dans certaines créations, il est utilisé comme fil d’assemblage pour les perles de rocaille et peut côtoyer des fibres naturelles ou d’autres matières.

Sa présence ne modifie pas, à elle seule, les connaissances nécessaires à la réalisation d’un bijou.

Les gestes, les techniques, le choix des motifs et le travail de composition restent au cœur de la création.

Finalement, la provenance d’une matière ne suffit pas à définir la valeur culturelle du travail artisanal.

Un collier Marubo qui nous invite à regarder autrement

Collier Marubo réalisé à partir de noyaux de fruits du palmier tucumã, d’un cordon en fibre naturelle et de PVC blanc.

Crédit : Serviço de Proteção aos Índios - Acervo Museu do Índio / Funai - Brasil. Collier attribué au peuple Marubo.

Dans les collections du Museu Nacional dos Povos Indígenas, au Brésil, se trouve un collier attribué au peuple Marubo.

Ce collier présente une association de matières particulièrement intéressante : des perles en PVC blanc, des perles réalisées à partir du noyau du fruit du palmier tucum (Astrocaryum spp.) et un cordon en fibre naturelle.

Dans une même création se rencontrent donc une matière végétale, une fibre naturelle et une matière industrielle.

Pourquoi l’artisan a-t-il choisi le PVC ?

Était-ce pour sa couleur, sa résistance ou simplement parce que cette matière était disponible ?

La documentation du musée nous renseigne sur la composition du collier, mais ne précise pas les raisons de ce choix.

Il serait donc incorrect d’attribuer une intention à la personne qui l’a réalisé sans disposer de son témoignage.

En revanche, ce collier permet d’observer quelque chose de très concret : des matières naturelles et industrielles peuvent être associées dans une création artisanale autochtone.

Le PVC n’a pas besoin d’être une matière ancestrale pour être intégré au travail d’un artisan.

Et son utilisation ne signifie pas que les connaissances, les techniques ou les références culturelles mobilisées pour réaliser le collier ont disparu.

Les cultures évoluent sans nécessairement perdre leurs racines

Prenons un exemple qui nous est plus familier.

Imaginez un Français qui décide de partir vivre au Brésil.

Au fil des années, il découvre de nouvelles habitudes alimentaires, d’autres façons de vivre et de nouvelles références culturelles.

Il peut progressivement adopter certaines habitudes brésiliennes, tout en conservant des pratiques auxquelles il reste attaché.

Peut-être continuera -t-il, par exemple, à manger sa baguette de pain avec ses repas, simplement parce que cette habitude fait partie de son histoire.

Ces nouvelles influences ne font pas disparaître automatiquement sa culture d’origine.

Elles viennent enrichir son quotidien et peuvent coexister avec les habitudes qu’il souhaite conserver.

Bien entendu, l’histoire des peuples autochtones du Brésil ne peut pas être comparée directement à celle d’une personne qui change de pays. Leurs réalités historiques, culturelles et territoriales sont particulières.

Mais cet exemple permet d’illustrer un principe simple : l’adoption de nouveaux usages ne signifie pas nécessairement l’abandon des références culturelles déjà présentes.

Cette réalité concerne aussi les matières, les outils et les technologies.

L’utilisation d’un téléphone, l’accès à Internet ou l’emploi de matériaux industriels ne remettent pas en question, en eux-mêmes, l’identité culturelle d’une personne autochtone.

Les peuples autochtones ont toujours participé aux évolutions de leur environnement, chacun selon son histoire, son territoire, ses échanges et ses choix.

Leurs cultures ne sont pas des pièces de musée que l’on devrait conserver à l’identique.

Elles sont portées par des femmes et des hommes qui possèdent leurs propres connaissances, prennent leurs décisions, transmettent leurs savoir-faire et participent aux transformations de leurs sociétés.

Certaines pratiques se perpétuent, d’autres évoluent, et de nouvelles peuvent apparaître.

C’est aussi cela, une culture vivante.

Jackson Marubo : donner une nouvelle utilisation au PVC

Cette évolution des matières prend une dimension encore plus concrète lorsqu’on échange directement avec les artisans.

C’est notamment le cas avec Jackson Marubo, un artisan partenaire d’ AmazoniKaa.

Au fil de mes échanges avec lui, j’ai découvert une manière de travailler que je trouve particulièrement intéressante.

Jackson m’a expliqué qu’il récupérait du PVC destiné à être jeté.

Il découpe cette matière en petits éléments qu’il transforme ensuite pour les intégrer à certaines de ses créations, notamment des bracelets et des colliers.

Le PVC, qui aurait pu devenir un déchet, trouve ainsi une nouvelle utilisation dans son travail artisanal.

Ce qui est intéressant dans sa démarche, ce n’est pas uniquement le fait de récupérer une matière.

C’est aussi la manière dont il parvient à la transformer et à l’associer à d’autres éléments pour créer ses bijoux.

La matière industrielle ne remplace pas le savoir-faire de l’artisan. Elle devient une ressource supplémentaire avec laquelle il peut travailler.

Et cette démarche montre que la création artisanale peut aussi intégrer des matières issues de la récupération.

Il est toutefois important de préciser que cette pratique concerne Jackson Marubo, selon ce qu’il m’a personnellement expliqué.

Cela ne signifie pas que tous les artisans Marubo travaillent de cette manière, ni que toutes les créations Marubo contenant du PVC sont réalisées à partir de matériaux récupérés.

Le collier conservé au Museu Nacional dos Povos Indígenas, évoqué précédemment, en est un autre exemple d’association entre matières végétales et industrielles. Mais pour cet objet précis, nous ne connaissons ni l’origine du PVC ni les raisons de son utilisation.

Ces exemples permettent surtout de comprendre que les matières naturelles et industrielles ne constituent pas nécessairement deux univers opposés dans l’artisanat.

Elles peuvent coexister, être associées et transformées selon les pratiques propres à chaque artisan.

L’authenticité, est-ce vraiment une question de matières ?

Lorsqu’on découvre un bijou artisanal, il est assez fréquent de s’intéresser d’abord à sa composition.

Une graine, une fibre végétale ou un morceau de bois évoquent immédiatement la nature et certaines formes d’artisanat traditionnel.

À l’inverse, le verre, le nylon ou le PVC peuvent sembler plus éloignés de cette représentation.

Pourtant, l’authenticité culturelle d’une création ne se résume pas à la liste des matières qui la composent.

Une graine naturelle ne suffit pas, à elle seule, à garantir l’authenticité d’un bijou.

De la même manière, la présence de verre, de nylon ou de PVC ne permet pas de remettre en question son origine culturelle.

En accordant trop d’importance aux matières, on risque parfois d’oublier l’essentiel : la personne qui crée.

Il y a ses gestes, ses connaissances, les techniques qu’elle maîtrise, ce qu’elle a appris et ce qu’elle choisit de transformer ou de transmettre.

Il y a également son regard personnel, sa créativité et sa liberté de travailler avec les ressources qu’elle souhaite utiliser.

Les matières végétales occupent une place importante dans les créations sélectionnées pour Amazonikaa.

Mais valoriser ces matières ne signifie pas opposer le naturel aux autres formes de création artisanale.

Un bijou réalisé avec des graines peut témoigner d’un savoir-faire remarquable. Une création en perles de rocaille peut elle aussi demander une grande maîtrise technique et porter des références culturelles importantes.

Et un morceau de PVC récupéré peut devenir, entre les mains d’un artisan comme Jackson Marubo, un élément de création à part entière.

Dans chacun de ces cas, c’est aussi le travail humain qui donne sa valeur à l’objet.

Des savoir-faire qui se transmettent et se transforment

À travers Amazonikaa, je sélectionne des créations artisanales brésiliennes, mais mon travail me permet également de rencontrer les personnes qui les réalisent et de mieux comprendre leurs façons de travailler.

Ces échanges offrent un regard plus large sur l’artisanat, au-delà des matières utilisées.

Ils montrent qu’il existe différentes manières de créer, de transmettre des connaissances et de faire évoluer des pratiques.

Certains artisans continuent de travailler des graines et des fibres végétales selon des techniques apprises au sein de leur famille ou de leur communauté.

D’autres intègrent des perles de rocaille, du nylon ou des matières récupérées. Et parfois, plusieurs de ces éléments se retrouvent dans une même création.

Ces pratiques ne s’excluent pas.

Elles témoignent de la diversité des choix, des connaissances et des possibilités qui existent au sein de l’artisanat autochtone du Brésil.

L’authenticité ne devrait donc pas imposer aux artisans de reproduire uniquement les pratiques du passé pour répondre à une image extérieure de leur culture.

Les savoir-faire peuvent se transmettre tout en évoluant. Les matières peuvent changer, de nouvelles techniques peuvent apparaître et d’autres continuer à être pratiquées.

Ce sont les peuples et les artisans eux-mêmes qui donnent vie à ces connaissances et qui choisissent la manière de les faire évoluer.

Finalement, découvrir un bijou artisanal, c’est aussi découvrir la personne qui l’a réalisé, les connaissances qu’elle mobilise et les choix qui accompagnent sa création.

Les matières font partie de cette découverte, mais elles n’en représentent qu’une dimension.

Une culture vivante ne se définit pas par ce qui reste inchangé, mais par sa capacité à s’adapter aux changements tout en préservant ses racines.

C’est cette diversité humaine et culturelle que je souhaite valoriser à travers Amazonikaa.

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