Lorsque l’on prononce le mot Amazone, une image surgit immédiatement : un fleuve immense, indomptable, au cœur de la plus grande forêt tropicale du monde. Ce nom semble si évident, si ancien, qu’il paraît avoir toujours existé. Et pourtant, le fleuve Amazone n’a pas toujours porté ce nom.
Avant d’être baptisé ainsi par les Européens, ce fleuve portait d’autres noms, profondément ancrés dans les langues, les territoires et les visions du monde des peuples qui vivaient sur ses rives depuis des millénaires. Comprendre l’origine du nom « Amazone », c’est plonger dans une histoire de rencontres, de malentendus culturels, de récits réinterprétés… et de pouvoir symbolique.
Avant l’Amazone : le fleuve sans nom unique
Avant l’arrivée des Européens, le fleuve que nous appelons aujourd’hui Amazone n’était pas une entité unique désignée par un seul nom.
Il traversait des territoires immenses, habités par une grande diversité de peuples autochtones, chacun ayant sa propre langue, sa propre relation au fleuve, et donc sa propre manière de le nommer.
Les peuples indigènes ne voyaient pas le fleuve comme un seul bloc, mais comme une multitude de rivières immenses interconnectées. Ces appellations fonctionnaient plutôt comme une description vivante du fleuve : sa taille, sa puissance, son rôle nourricier.
Parmi les noms les plus cités dans les sources historiques :
• « Paraná-tinga » ou « Paraná-guaçu » en langues Tupi-guarani (Paraná = « grande rivière », tinga = blanche, guaçu = grande) ;
• « Curicho », « Paranaguazu », « Purús »,... en fonction des zones et des ethnies rencontrées.
Pour les peuples amazoniens, le fleuve n’était pas une frontière ni un simple axe de circulation. Il était :
• une source de nourriture,
• une voie de communication,
• un espace de spiritualité,
• et un élément structurant de la vie sociale.
Le fleuve n’était pas « possédé » ou « nommé » dans une logique de domination. Il était habité, respecté, et intégré à un écosystème global.
Une vision du fleuve radicalement différente de celle des Européens
Cette différence de perception est essentielle pour comprendre ce qui va suivre.
Lorsque les Européens arrivent en Amérique du Sud au XVIᵉ siècle, ils apportent avec eux une vision très différente du monde :
• un besoin de cartographier,
• de nommer,
• de classer,
• et d’approprier symboliquement les territoires.
Donner un nom, dans cette logique, c’est affirmer une forme de contrôle et inscrire un lieu dans une narration européenne.
Le fleuve immense qu’ils découvrent les dépasse. Sa largeur, sa longueur, son débit, la densité humaine et végétale qui l’entoure : tout est hors norme par rapport à ce qu’ils connaissent. Il leur faut donc un nom à la hauteur de cette démesure.
Lors de la première exploration européenne connue (1500), l’Espagnol Vicente Yáñez Pinzón nomma le fleuve « Rio Santa María de la Mar Dulce » (connu ensuite en Mar Dulce).
Après 1502, certains Européens l’appelaient « Río Grande » en raison de sa taille spectaculaire.
A partir de 1513, la rivière était désignée « El Río Marañón », terme d'origine amérindien ou dérivé du mot espagnol maraña (« enchevêtrement »), surtout sa partie supérieure (au Pérou actuel). On trouve encore aujourd’hui un affluent majeur de ce nom.
Francisco de Orellana et la naissance d’un récit
Francisco de Orellana (1490–1545) était un explorateur et conquistador espagnol, lieutenant dans l’expédition de Gonzalo Pizarro partie de Quito (Équateur) à la recherche du légendaire Eldorado.
En 1541-1542, l’explorateur espagnol Francisco de Orellana entreprend une expédition jusqu’à l’océan Atlantique qui va marquer durablement l’histoire du fleuve.
La principale source historique sur le voyage d’Orellana n’est pas une lettre privée, mais une chronique écrite par le dominicain Gaspar de Carvajal, qui accompagnait l’expédition. (Chronique de la nouvelle découverte du fameux grand fleuve découverte par Francisco de Orellana).
Elle décrit en détail la descente du fleuve, les rencontres avec des populations indigènes, les difficultés de navigation, les affrontements avec des groupes indigènes , etc. Elle fut publiée longtemps après les faits (1894), grâce au travail d’éditeurs comme José Toribio Medina, qui rassemblèrent les documents originaux.
Carvajal rapporte que, lors de la descente du fleuve, les Espagnols furent attaqués par des tribus locales, dirigés par des femmes armées d’arcs et de flèches. Orellana, voyant ces combattantes, fit référence aux « Amazones » des mythes grecs.
Ces récits frappent immédiatement les esprits européens.
Pourquoi ?
Parce qu’ils font écho à une référence culturelle très forte : les Amazones de la mythologie grecque, ces femmes guerrières vivant sans hommes, connues pour leur bravoure et leur indépendance.
Pour les chroniqueurs européens, la comparaison est presque immédiate. Ce qu’ils ne comprennent pas totalement dans les sociétés indigènes, ils l’interprètent à travers leur propre imaginaire.
Ainsi, le fleuve devient progressivement associé à ces femmes guerrières, réelles ou perçues comme telles.
De la comparaison au baptême : le « fleuve des Amazones »
Au départ, il ne s’agit pas encore d’un nom officiel, mais d’une expression descriptive :
« río de las Amazonas », « le fleuve des Amazones ».
Cette appellation se diffuse dans les récits, les cartes, les correspondances. Elle fascine l’Europe, avide d’exotisme, de récits héroïques et de territoires mystérieux.
Peu à peu, l’expression se simplifie.
Le « fleuve des Amazones » devient l’Amazone.
Ce glissement linguistique est loin d’être anodin. Il marque le passage d’un fleuve aux multiples noms locaux à une entité unique définie par un imaginaire européen.
Un nom qui efface, mais qui raconte aussi
Nommer le fleuve « Amazone » a eu des conséquences durables.
D’un côté, ce nom a contribué à effacer une partie de la diversité culturelle et linguistique des peuples amazoniens. Les noms indigènes, porteurs de sens et de relation au vivant, ont été relégués au second plan.
De l’autre, ce nom raconte une histoire.
Il témoigne du choc entre deux mondes, de la difficulté des Européens à comprendre les sociétés qu’ils rencontraient, et de leur tendance à traduire l’inconnu à travers leurs propres références.
Le fleuve Amazone est ainsi devenu un symbole mondial, mais ce symbole est le résultat d’un regard extérieur, projeté sur une réalité bien plus complexe.
Derrière le nom, des femmes bien réelles
Il serait toutefois réducteur de considérer ce nom uniquement comme une invention fantaisiste.
Les récits européens, bien qu’imprégnés de mythologie, s’appuient sur des réalités observées : dans certaines sociétés amazoniennes, les femmes occupaient, et occupent encore, des rôles centraux, parfois guerriers, souvent politiques, toujours structurants.
Parmi ces figures, un groupe revient régulièrement dans les sources : les Icamiabas.
Ces femmes, décrites comme indépendantes et habiles à l’arc et à la flèche, vont devenir le cœur d’un récit bien plus large, mêlant histoire, légende et transmission culturelle.
C’est cette histoire, entre mythe européen et réalité indigène, que nous explorerons dans l’article suivant :
Les Amazones de l’Amazonie : mythe ou réalité ?
Le fleuve comme fil conducteur de l’histoire amazonienne
Le fleuve Amazone n’est pas seulement un décor.
Il est le fil conducteur de l’histoire de toute une région, reliant des peuples, des récits, des objets symboliques et des traditions.
C’est le long de ses rives que naissent des légendes, mais aussi des objets porteurs de sens, transmis de génération en génération. Parmi eux, un talisman ancien occupe une place particulière : le muiraquitã, un objet intimement lié aux femmes amazoniennes et à la fertilité, que vous pouvez découvrir dans
cet article dédié.
Redonner de la profondeur à un nom que l’on croyait immuable
Aujourd’hui, le nom « Amazone » est partout : dans les livres, les cartes, les discours politiques, la culture populaire. Mais derrière cette apparente évidence se cache une histoire faite de rencontres, de projections et de réinterprétations.
Se souvenir que le fleuve Amazone n’a pas toujours porté ce nom, c’est :
• reconnaître la richesse des cultures qui l’ont précédé ;
• comprendre comment les récits façonnent notre perception du monde ;
• et redonner de la profondeur à un territoire trop souvent réduit à un simple symbole.
Le fleuve Amazone n’est pas seulement un nom. C’est une mémoire en mouvement.
La légende des Icamiabas
Parmi les histoires que le fleuve porte, la légende des Icamiabas est l’une des plus anciennes et des plus connues. Elle parle d’un peuple de femmes guerrières, établi autour du lac Yaci-Uaruá et raconte la manière dont ces femmes vivaient entre elles, cultivaient leur territoire et ne rencontraient les hommes qu’une fois par an, lors d’une cérémonie dédiée à la lune.
Ce mythe fascina les voyageurs européens, car il évoquait un écho lointain des Amazones de la Grèce antique. Mais dans son contexte local, il n’a rien de comparable : il exprime une idée de puissance, d’autonomie et de souveraineté féminine, qui traverse certaines traditions régionales.
C’est durant ces rencontres annuelles qu’apparaît le talisman qui deviendra l’un des symboles les plus forts de l’Amazonie : le muiraquitã.
Orellana ne cherchait pas initialement à explorer le fleuve : il devait seulement trouver des vivres pour l’expédition de Pizarro. Sa descente de l’Amazone (1541–1542) fut une expédition épique, mal documentée à l’époque, mais qui a profondément influencé la cartographie et la connaissance européenne de l’intérieur de l’Amérique du Sud.
Le fleuve « Amazone » porte ce nom encore aujourd’hui en référence à ces récits du XVIᵉ siècle.
Découvrez aussi l'hitoire du missionnaire jésuite Fritz, 1er cartographe du fleuve Amazone.
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